Dossier 137 : les critiques presse entre enquête saluée et récit trop scolaire
Publié par : Éléonore Delaunay-Roquecourbe — Rédactrice spécialisée en culture & spectacles
La presse accueille majoritairement bien Dossier 137, mais sans unanimité. Le film de Dominik Moll est salué pour sa rigueur, son enquête sur les violences policières et l’interprétation de Léa Drucker. Les réserves portent surtout sur le didactisme, les coïncidences du scénario et une neutralité parfois jugée artificielle. Le désaccord tient donc moins à l’importance du sujet qu’à la manière de le mettre en scène.
Les avis de la presse : une tendance favorable, des désaccords précis
Deux lectures se dessinent autour de Dossier 137. La première voit un polar politique solide, documenté et accessible, capable de rendre passionnant le travail d’une enquête interne. La seconde reconnaît l’ambition du projet, mais estime que son souci d’expliquer et de nuancer finit par rendre le récit trop démonstratif.
Il faut distinguer les positions individuelles exprimées dans un débat du jugement global d’une rédaction. Sur France Inter, les interventions du Masque et la Plume permettent précisément de mesurer ces différences, sans réduire l’émission à un avis unique.
| Média ou critique | Tonalité | Argument central |
|---|---|---|
| La Presse | Favorable | Met en avant la force du polar, la distribution et l’intégrité de l’enquêtrice. |
| Pierre Murat, sur France Inter | Favorable | Défend un cinéma social français qui tient la route. |
| Charlotte Lipinska, sur France Inter | Réservée | Juge que les coïncidences fragilisent la crédibilité du récit. |
| Marie Sauvion, sur France Inter | Partagée | Reconnaît la radicalité du film, mais regrette son didactisme. |
| Jean-Marc Lalanne, sur France Inter | Critique | Reproche au personnage son exemplarité et au récit son caractère scolaire. |
| Critikat | Critique sur le dispositif | Interroge la neutralisation du point de vue et la recherche d’une vérité objective. |
Cette comparaison éclaire mieux la réception qu’une simple opposition entre critiques positives et négatives : la clarté constitue une qualité pour les uns, une limite pour les autres. Ce qui rend le film lisible peut aussi donner l’impression que chaque scène vient illustrer un argument.
Une enquête de l’IGPN qui transforme la procédure en suspense
Écrit par Dominik Moll et Gilles Marchand, le film suit Stéphanie Bertrand, enquêtrice de l’Inspection générale de la police nationale, incarnée par Léa Drucker. Elle doit établir les circonstances dans lesquelles un jeune homme a été grièvement blessé à la tête par un tir de LBD, un lanceur de balles de défense, lors des manifestations des gilets jaunes à Paris, en décembre 2018.
Le choix de l’IGPN, souvent surnommée la « police des polices », place le récit au cœur d’une contradiction : une policière enquête sur d’autres policiers. La recherche des responsabilités se confronte ainsi à la solidarité professionnelle, aux discours institutionnels et aux attentes de la famille de la victime.
Le travail de vérification plutôt que l’action spectaculaire
Le suspense naît de la recherche de témoins, de la confrontation des versions et de l’examen des images. Photographies, vidéos de smartphones et vidéosurveillance deviennent les pièces d’une reconstitution minutieuse. Les fausses pistes et les rebondissements inscrivent cette méthode dans un récit de polar, sans faire disparaître la dimension administrative de l’enquête.
C’est ce mélange qui explique les différentes étiquettes employées par la critique. Le film de procédure décrit la méthode ; le thriller politique en révèle les enjeux ; le film social s’attache aux personnes touchées. Ces trois dimensions se superposent plutôt qu’elles ne s’excluent. Les appréciations favorables soulignent justement la capacité de la mise en scène sobre et du montage précis à maintenir la tension dans un matériau fait de paroles, de documents et de vérifications.
Léa Drucker, un point d’appui humain dans un récit factuel
L’interprétation de Léa Drucker figure parmi les qualités les plus régulièrement saluées. Son rôle exige de rendre perceptibles les tensions d’une professionnelle qui doit écouter, douter et poursuivre son travail sans transformer chaque échange en affrontement spectaculaire. La retenue du jeu accompagne ainsi celle de la réalisation.
Stéphanie Bertrand n’occupe pas une position extérieure au monde qu’elle examine. Elle appartient à l’institution policière tout en devant contrôler les actes de ses collègues. Son origine commune avec la victime, Saint-Dizier, ajoute une proximité personnelle à cette obligation professionnelle. Le personnage se trouve donc traversé par plusieurs appartenances, qui compliquent sa recherche d’impartialité.
La performance de l’actrice et la construction du personnage doivent toutefois être évaluées séparément. On peut apprécier la précision de Léa Drucker tout en trouvant que le scénario organise trop visiblement les dilemmes de Stéphanie. C’est notamment ce qui rend compatibles les éloges adressés à l’interprétation et les réserves sur une héroïne jugée trop exemplaire.
Pour les lectures favorables, cette présence humaine évite que le film devienne un simple exposé de procédure. L’enquête conserve un poids émotionnel parce qu’elle engage une personne, pas seulement une fonction. La crédibilité de la distribution secondaire participe également à cet ancrage, en donnant de la consistance aux interlocuteurs successifs de l’enquêtrice.
Images, neutralité et didactisme : le véritable point de friction
Le rôle des images dépasse la recherche d’un indice décisif. Une vidéo peut contredire une déclaration sans clore toute discussion sur ce qu’elle montre. Le cadrage, la chronologie et les éléments laissés hors champ imposent encore un travail d’interprétation. Le film met ainsi en tension la visibilité d’un événement et la possibilité d’en faire reconnaître la responsabilité.
Le dossier fonctionne comme un creuset : témoignages, images et formulations administratives y sont réunis, mais tous ne résistent pas de la même manière à l’examen. Pour le spectateur, une distinction est particulièrement féconde : ce qui a été vécu, ce qui a été enregistré et ce qui peut être établi par une procédure ne se confondent pas. Observer ces écarts permet de comprendre pourquoi l’accumulation des preuves ne suffit pas nécessairement à produire une vérité partagée.
Nuancer les positions ou trop guider le spectateur ?
Les défenseurs du film apprécient son refus d’une opposition simpliste entre individus entièrement coupables ou irréprochables. Faire entendre plusieurs discours permet de montrer les mécanismes institutionnels sans réduire chaque personnage à une fonction idéologique.
Les critiques les plus réservées contestent cependant la forme de cet équilibre. Chez Critikat, la question porte notamment sur un point de vue qui tend à s’effacer derrière l’exposition des faits. Dans le débat de France Inter, les reproches concernent davantage les dialogues explicatifs, les coïncidences et l’exemplarité de l’héroïne. Le didactisme désigne ici une impression de démonstration trop appuyée : le film laisserait parfois trop peu de place au spectateur pour établir lui-même les liens.
Faut-il voir Dossier 137 selon ses attentes ?
Le film semble particulièrement adapté aux spectateurs qui aiment les enquêtes méthodiques et les récits où la tension vient d’une contradiction à résoudre plutôt que d’une succession de scènes d’action. Son intérêt politique tient à son observation de l’institution depuis l’intérieur, au contact des personnes chargées d’en vérifier le fonctionnement.
- Pour les amateurs de polar : l’analyse des preuves et la confrontation des témoignages constituent le moteur du récit.
- Pour les amateurs de cinéma social : les rapports entre police, citoyens et famille de la victime donnent à l’enquête sa portée collective.
- Pour les spectateurs sensibles au jeu d’acteur : Léa Drucker représente l’un des principaux points d’attraction.
- Pour ceux qui préfèrent les récits ouverts et peu explicatifs : les réserves sur le didactisme méritent d’être prises en compte.
Le bilan des critiques presse de Dossier 137 est donc favorable mais discuté : une enquête rigoureuse et incarnée, dont la volonté de rendre les enjeux compréhensibles fait à la fois la force et la limite. Le meilleur repère avant le visionnage reste cette tension entre efficacité du polar et démonstration politique.



